SECTEUR 2:
L’Ermite de la Gisetta
Jean-Pierre était armailli aux Groins, pâturage et chalet situés au pied sud de la dent de Broc. Il était allé visiter le dimanche précédent son grand-père maternel au hameau du Pré-au-Cerf, tout près du col qui sépare la vallée du Motélon de celle du Gros-Mont. Il y avait été fort bien reçu notamment par sa cousine, sa promise qu’il devait proposer comme telle à ses parents. De plus une aimable tante lui avait remis une bouteille de gentiane pour qu’il l’offrit à son père à l’occasion de sa fête toute proche. C’est pourquoi, le samedi soir, l’armailli, après avoir obtenu un congé, s’en alla bien lavé, bien peigné, vêtu de son meilleur bredzon en direction du col du Marcheruz pour rejoindre Gruyères, tout en rêvant fort à sa belle cousine et portant soigneusement sa précieuse bouteille de gentiane. Après avoir dévalé les pâturages des Combes, il découvrit en sortant de la forêt de la Gisetta, un vieil homme barbu, vêtu d’une robe de bure, la tête couverte d’un capuchon. Il cousait et de grosses larmes coulaient de ses yeux fiévreux.
Jean-Pierre le héla à plusieurs reprises sans succès, puis lui proposa une golée de sa gentiane. Le vieillard sursauta, puis refusa de la tête l’offre de l’armailli. Ne pouvant comprendre ce refus, Jean-Pierre s’enhardit et lui mit le goulot sous le nez. A l’instant même, Jean-Pierre, donnant dix tours sur lui-même, fut projeté dans les buissons vingt mètres plus bas. Quand il put se relever hébété et ahuri, le vieillard et toutes ses affaires avaient disparu, la nuit était noire et il pleuvait à torrent. Il se dépêcha d’atteindre le pont-qui-branle, puis gravit comme un chamois la pente abrupte qui menait à la maison paternelle, qu’il atteint trempé, crotté et sans la bouteille de gentiane. Il garda le lit plusieurs jours et sa mésaventure s’ébruita dans le village. Le doyen vint alors le trouver et écouta attentivement le récit de Jean-Pierre. Celui-ci terminé, le doyen expliqua qu’il se passait quelque chose d’étrange depuis longtemps là-haut, qu’il y observait fréquemment une lumière étrange. Il conta l’histoire de l’ermitage de la Gisetta. Un vieux gruérien, prisonnier en Terre Sainte avait promis à Ste-Anne de lui construire un oratoire et de se faire ermite si elle le délivrait. Il fut exaucé et choisit cet endroit solitaire pour réaliser sa promesse. Il y vécut longtemps et mourut comme un saint. Le diable était si jaloux de la ferveur des ermites successifs qu’il décrocha de gros blocs de la montagne pour écraser la cellule, que la main de Ste-Anne parvint à protéger. Satan s’y pris alors d’une autre façon et parvint à corrompre un ermite qui préféra courir les veillées s’adonnant au jeu de maisons en maisons. Devenu infirme, il fit pénitence, mais la mort arriva bientôt. Apparemment il n’a pas eu le temps de finir d’expier. Le bon doyen promit de dire des messes pour le repos de cette pauvre âme.
Dès qu’il fut remis, Jean-Pierre partit pour son chalet en passant sur le lieu de sa mésaventure, ou il trouva sa pipe et sa capette, mais nulle trace de sa bouteille de gentiane.
Six mois plus tard, Jean-Pierre épousa sa cousine Annette et raconta une dernière fois, lors d’une tournée de gentiane, sa rencontre avec l’ermite. Ce fut la dernière fois, car doté d’une nombreuse progéniture, il n’eu plus guère le loisir de penser à l’ermite de la Gisetta.

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